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LÉVITATION EN DOULEUR CHRONIQUE

Arnaud Bouzinac -Medecin anesthésiste à Toulouse.

arnaudbouzinac@gmail.com

Hypnose et Thérapies Brèves n.57

Dans la consultation d’hypnose, nous recevons régulièrement des patients adressés par le service de chirurgie orthopédique. Les indications des chirurgiens sont principalement les douleurs chroniques, les troubles du schéma corporel. Ces symptômes sont associés à une grande appréhension à la mobilisation, gênant la rééducation. La focalisation de l’attention sur la douleur et le handicap crée une dissociation chronique. Dans cette dissociation, le patient utilise une grande partie de son temps et de son énergie à essayer de lutter contre son membre incontrôlable ou douloureux, et gérer le retentissement quotidien de sa pathologie. Selon Claude Virot, « la douleur chronique est souvent décrite comme une transe négative au long cours. Une partie du monde intérieur du sujet est dissociée par rapport au reste. […] Le phénomène est chronique, c’est-à-dire fixe, stable, immobile » (1).


L’hypnose peut être ici indiquée afin d’aider ces patients à mettre en route un processus de changement, et ainsi sortir de cette situation figée. Dans ce contexte, la lévitation est une technique intéressante à utiliser. La lévitation est classiquement abordée lors de l’apprentissage de l’hypnose et de la dissociation ; ce phénomène, idéo-dynamique et idéo-moteur, est à la fois une technique d’induction de la transe hypnotique, mais également un moyen d’approfondir et stabiliser la transe.

La lévitation peut ainsi être proposée comme une illustration du changement et des mouvements possibles pour le patient. Comme le précisait Milton Erickson, « l’essentiel dans l’utilisation des techniques idéomotrices ne réside pas dans leur complexité ou leur originalité mais simplement dans le déclenchement d’une activité motrice, réelle ou hallucinée, comme moyen de fixer et diriger l’attention des sujets sur leurs apprentissages et leur aptitude à vivre des expériences intérieures » (2). Au-delà de l’exercice « démonstratif », la lévitation est un outil puissant dans le cadre de la prise en charge de ces patients souffrant de troubles chroniques.


Deux cas cliniques nous permettrons de détailler la manière dont le phénomène de lévitation peut être suggéré et utilisé dans le cadre de douleurs chroniques et de difficultés de rééducation après chirurgie orthopédique.


Cas clinique n° 1

Madame A., 20 ans, est adressée par son chirurgien orthopédiste. Elle a bénéficié il y a quelques semaines d’une ligamentoplastie du ligament croisé antérieur du genou gauche, dans les suites d’une entorse grave. La rééducation est laborieuse, compliquée par une grande appréhension à la mobilisation du genou. Le bilan radiologique demandé par précaution par le chirurgien est sans particularité, mais le retard pris dans ce programme de rééducation compromet la mobilité à long terme. Mme A. marche toujours avec deux béquilles. C’est dans ce contexte qu’elle est adressée la consultation d’hypnose.

Mme A. est favorable à cette approche car, dit-elle, « mon papa a arrêté de fumer grâce à l’hypnose ; c’est donc que ça marche ! ». Cette motivation de la patiente est tout à fait respectable ; cette jeune femme semble être plutôt une « acheteuse » qu’une « passante » vis-à-vis de l’hypnose. C’est sur cette motivation que l’on peut capitaliser, pour travailler avec la patiente au cours de la séance d’hypnose.


Thérapeute : « Laquelle de vos deux mains est la plus légère aujourd’hui ? La droite ? La gauche ? Les deux ?

- Patiente : La plus légère ? C’est la gauche.

- Th. : Très bien. Qu’est-ce que cela vous évoque la légèreté ? Léger comme… comme quoi ?

- P. : Léger comme une plume… ou comme le vent…

- Th. : Bien. Parfois on peut commencer ce genre d’exercice avec l’idée que c’est un côté qui est le plus léger, mais vous pouvez avoir également la surprise de découvrir que c’est l’autre côté qui est le plus léger [...] Je vous invite à prendre quelques instants pour vous installer dans ce fauteuil le plus confortablement possible, et à laisser vos deux mains s’installer sur vos cuisses [...]… et simplement laisser vos yeux prendre des repères dans cette pièce… et pendant que vos yeux font cela, vos oreilles peuvent prendre le temps de retrouver les bruits, les sons… les bruits qui viennent de l’extérieur… les bruits qui viennent de l’intérieur… de cette pièce… le battement de la trotteuse… le son de ma voix qui vous accompagne… et peut-être que vos oreilles peuvent prendre le temps d’entendre le bruit de votre propre respiration… le son de l’air qui entre… qui ressort… sans rien faire… sans faire aucun effort de relaxation… et pendant qu’une partie de vous peut suivre le rythme de la respiration, ou le rythme de la trotteuse… une partie de vous peut simplement… Observez… la manière dont votre corps s’est installé dans ce fauteuil… Simplement notez… le contact du sol sous les pieds… le contact du dos contre le dossier… les clignements des paupières… et peut-être que vous avez déjà remarqué la manière dont les mains peuvent percevoir toutes sortes de sensations exactement en même temps… le contact du tissu sous les doigts… la chaleur du corps contre la paume… le battement du pouls au bout des doigts… et une partie de vous peut observer… Observez avec curiosité… la manière dont cette sensation de légèreté s’installe dans la main… et ça peut être expérience intéressante… d’observer derrière les paupières fermées la manière dont cette main devient de plus en plus légère… comme si cette main pouvait prendre plaisir à être aussi légère qu’une plume… comme si un courant d’air, doux et agréable, pouvait passer et… Soulevez cette main…

Après quelques minutes, la main gauche comme à se soulever.

- Th. : Et pendant que votre main profite de cela, j’invite une partie de vous à prendre le temps de retrouver un endroit… un endroit rien qu’à vous, un endroit où vous vous êtes sentie particulièrement bien et sûre de vous… chacun d’entre nous a un endroit comme cela… on peut s’y rendre autrefois… ou quelquefois… ou parfois… chacun le sien… et dès qu’une partie de vous a retrouvé les couleurs, les détails de cet endroit… alors votre tête peut me le faire savoir, simplement d’un signe… très bien… et vos yeux peuvent prendre beaucoup de plaisir à retrouver la lumière... Les couleurs de cet endroit… pendant que vos oreilles apprécient les bruits… les sons… ou peut-être juste… le calme... rythmé par la respiration… tranquille… et la température est juste idéale… juste bien pour… Laissez le corps bouger… librement… quel plaisir de… laisser le corps bouger… confortablement… et ainsi… Profitez pleinement de toutes les belles sensations qui se présentent…

Et je vais laisser passer 3 minutes… 3 minutes de la pendule pendant lesquelles une partie de vous peut prendre… tout le temps de votre monde intérieur pour… profiter de cette légèreté, et de toutes ces sensations agréables… et ainsi les laisser circuler là où c’est utile… Faites cela maintenant ! »


Après la mise en place de la lévitation (1ère dissociation), on suggère une 2e dissociation vers un lieu agréable, où la mobilisation est aisée. Cette progression reprend le principe d’hétéroaction énoncé par Dominique Megglé : chaque fois que vous réussissez une tâche hypnotique, cela augmente votre prédisposition à réussir une nouvelle tâche hypnotique entièrement différente (3). Après avoir amené la patiente à découvrir cette sensation de légèreté, et les mouvements qu’elle apporte, on fait ensuite appel à la mémoire fondamentale des sens de la patiente, en insistant essentiellement sur l’aspect kinesthésique de cette sensorialité. Ces deux niveaux de dissociation se potentialisent et renforcent les suggestions de mobilisation et de plaisir à contrôler les mouvements du corps.

Le genou gauche n’est jamais mentionné précisément (là où cela est utile) afin de rester permissif sur la forme, tout en étant directif sur le fond (faites cela maintenant !).


Au cours des minutes suivantes, la patiente commence à étendre lentement la jambe gauche, alors que la lévitation de sa main gauche se poursuit. Après plusieurs flexion-extension, la jambe retrouve sa position initiale alors que la lévitation s’interrompt spontanément. La suggestion post-hypnotique porte alors sur la possibilité de ré-utiliser cette nouvelle expérience au cours d’exercice d’autohypnose.

« Et dans les jours, les semaines qui viennent, chaque exercice d’hypnose sera pour vous comme une occasion pour… continuer le travail entrepris ici… »


Après quinze jours, un second rendez-vous est programmé. Mme A. n’a plus besoin que d’une béquille. Une deuxième séance sur le même modèle a permis de consolider et valoriser la progression. La rééducation a ensuite pu reprendre normalement.


Cas clinique n° 2

Madame B., 30 ans, est adressée par le service de chirurgie de la main. Elle a été victime d’une agression quelques semaines auparavant. Elle souffre d’une entorse grave de l’annulaire de la main gauche, compliquée d’une algodystrophie. La rééducation reste laborieuse du fait de cette complication, malgré une kinésithérapie bien conduite, avec notamment des séances de thérapie par boîte-miroir (4). L’hypnose est alors proposée en complément. Au cours de la première consultation, un Plus Petit Changement Possible (PPCP), objectif de la thérapie, est défini.

Thérapeute : « Imaginez qu’aujourd’hui c’est notre dernier rendez-vous : qu’est-ce qui va mieux ? A quoi est-ce que vous voyez qu’il y a du progrès ?

- Patiente : Si au moins je pouvais me laver les mains sans avoir mal, ce serait vraiment un signe que ça s’améliore. »

La réussite du PPCP sera d’autant plus facile que celui-ci est simple et bien défini, observable par le patient et ses proches. Ceci permettra de rassurer et valoriser le patient sur sa capacité à créer un changement dans sa vie. Mme B. évoque également son agression, dont le souvenir reste vivace. Elle hésite à sortir, et évite la rue où cela s’est produit. Ces éléments vont dans le sens d’un syndrome de stress post-traumatique associé (SSPT).


- Th. : « Laquelle de vos deux mains est la plus légère aujourd’hui ? La droite ? La gauche ? Les deux ?

- P. : La plus légère ? C’est la gauche.

- Th. : Très bien. Qu’est-ce que cela vous évoque la légèreté ? Léger comme… comme quoi ?

- P. : Léger comme un oiseau ?

- Th. : Bien. Parfois on peut commencer ce genre d’exercice avec l’idée que c’est un côté qui est le plus léger, mais vous pouvez avoir également la surprise de découvrir que c’est l’autre côté qui est le plus léger [...] Je vous invite à prendre quelques instants pour vous installer dans ce fauteuil le plus confortablement possible, et à laisser vos deux mains s’installer sur vos cuisses [...]… et ça peut être expérience intéressante… d’observer… avec beaucoup de soin… la manière dont cette main devient de plus en plus légère… comme si cette main pouvait prendre plaisir à être aussi légère qu’un oiseau… et je ne sais pas du tout dans quel doigt est-ce que la légèreté va se manifester en premier… peut-être le pouce… ou le majeur… ou bien l’annulaire ou le petit doigt… je ne sais vraiment… peut-être que vous ne le savez pas encore non plus consciemment mais une partie de vous peut observer… avec curiosité… la manière dont cette main devient de plus en plus légère…

L’index de la main gauche commence à se soulever ; l’absence de citation de ce doigt renforce la suggestion de légèreté le concernant. Puis la main s’élève dans son ensemble.